mercredi, octobre 12, 2011

Texte 20 : ''Les yeux du danseur tournés vers le dedans voient'' par Marie-Andrée Lamontagne

Les yeux du danseur tournés vers le dedans voient-ils les regards posés sur lui? Ils sont les plans d’eau où nous autres narcisse voudront nous perdre. Dans le champ de vision qu’ils balaient entrent nul oiseau, nul vent, nul souffle, mais le cliquetis des machines-yeux qu’apporte chacun – viatique dérisoire viatique. Que pensent les yeux du danseur? Que disent-ils que je veuille entendre? Peut-être n’ont-ils où se poser que taches, masses, couleurs, volumes, chairs, tissus, à éviter cependant d’un même élan, tout entiers absorbés dans ce qui doit avoir lieu. Et quand le corps se tient au bord des limites, quand il tremble, raconte déjà sa chute, les yeux murés dans une absence atone disent aussi qu’ils ne craignent rien. J’ignore l’ascèse qui aura modelé ce corps-là, ce thorax, l’attache des poignets, musclé la nuque, dessiné les cuisses, mais les yeux : quel entraînement les fait se tourner vers soi dedans où s’éteindre. Néant des pas. Quant aux mains je ne veux pas voir la direction qu’elles indiquent fleurs d’yeux offertes à ceux qui passent. J’ai trois ans. J’ai cinq ans. Je ne mourrai jamais. Et tandis que lui au centre s’offre à nos regards obscènes je rapetisse jusqu’à disparaître avec lui dans ses yeux dedans. Alors le temps dompté renonce. Craie des os ne dites pas adieu.

Marie-Andrée Lamontagne

Sur un solo de Paul-André Fortier, Montréal, 22 septembre 2011


Marie-Andrée Lamontagne est écrivain, éditrice, journaliste et traductrice. Dernier titre paru : Montréal, la créative (éditions Autrement, coll. «Mook», en coédition avec les éditions Héliotrope, 2011).
 
 

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