C’est le terrazzo ciré d’un passage public, c’est propre, il n’y a pas de poussière, pas d’idée, c’est un espace carré dessiné sur le terrazzo ciré, c’est l’espace qu’un homme blanc traverse, un homme blanc qui n’a encore jamais vu ni les poissons ni les oiseaux, ni les chats, ni les argiopes dorées, rien de tout cela. Il va directement à l’orient, il s’arrête pile au bord d’un fleuve et il demande pardon d’être un homme blanc. Puisqu’il y est, il demande également pardon d’avoir été religieux. Il le demande, pardon, aux quatre vents cardinaux car les hommes blancs ont voulu être universels par les quatre vents cardinaux, et il demande pardon en leur nom, lui qui n’est pas universel. Lui, c’est un homme privé, un homme personnel, une seule personne en lui, ni son Verbe ni son Esprit ne sont séparés de son Corps, même si son pantalon a des poches et ses chaussures, des lacets. Pas de col romain ou mao à sa chemise, il a fait un choix contre l’universalité. Les munitions qui ne sont pas les siennes, les armes qui ne sont pas les siennes, il les a déposées, il est nu. Ses deux paumes montrées sont parfaitement nues. Il se laisse méditer par sa nuque fine, par sa pomme d’Adam humide et brillante, il se laisse méditer par ses épaules et à nouveau par ses paumes, par les moulins de gestes qui animent ses membres. Il est médité et ça le promène là, sur ce petit carré de planète surpeuplée, ça le promène suffisamment pour y faire naître toute sa propre place en lui-même sans qu’il n’en tire aucune gloire, aucun profit. Pourtant, quelque chose d’interne le menace, c’est un son qui naît du centre de la place qu’il occupe, qui le tire, tel un acouphène, et menace son équilibre. C’est là qu’il se débauche et qu’il déjante, qu’il se secoue comme un tapis de prière encore, qu’il relâche son estomac, mais c’est peu, il a une longue expérience de cette tentation de la rupture du Corps, du Verbe et de l’Esprit, alors, il se rétablit très vite et se livre à nouveau à la méditation qui le médite et lui offre tout l’espace nécessaire pour la pauvreté volontaire. C’est donc un homme blanc de pauvreté volontaire qui s’apprête à se laisser traverser par les poissons, les chats, les argiopes dorées, tous ces simples véhicules transmigratoires. Il sort du carré fixé par le terrazzo, il disparaît dans la source du fleuve, affranchi.
Montréal, le 22 septembre 2011
Montréal, le 22 septembre 2011

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