Chrome et verre, ce bar me donne l’impression d’être ailleurs, j’y vais souvent après le travail, avec des collègues. Ou seule. Je m’assois près de la porte, j’observe les passants, j’ai toujours aimé la Place des Arts. Tout à coup, cet homme en noir et blanc qui surgit, on ne sait pas d’où il sort, il s’avance sous le puits de lumière, il se met à bouger les bras, de plus en plus vite, fait des gestes d’oiseau affolé. Il veut s’envoler, il s’envole on dirait, mais on le voit aussitôt retomber avec ses ailes de plomb. Il ne se laisse pas décourager pourtant, il reprend sa gymnastique, repart, arpente en tous sens un carré imaginaire, décidément il ne va pas bien, cet homme, c’est un signe de notre temps, on assiste souvent à d’étranges scènes dans la rue. Je me sens mal à l’aise, comme si je pouvais moi aussi sombrer dans un délire de mouvements déréglés. Autour, les gens s’arrêtent, peut-être se sentent-ils aussi vulnérables que moi. Sans m’en rendre compte, je me suis levée, je franchis la porte du bar avec mon verre de rouge, je m’approche. Plus très jeune, l’homme, à peu près mon âge, mais le corps souple, et ferme encore, un corps d’athlète, un beau visage qui me rappelle quelqu’un, mais qui?
Vous aimez la danse?, me demande une femme haute-couture qui veut visiblement parler à quelqu’un. Je fais oui en rougissant, honteuse de n’avoir pas compris, mais soulagée, soulagée de savoir que l’homme en noir et blanc est un danseur. Le voilà maintenant couché par terre, puis il bondit et lève les bras vers la lumière, il cherche la lumière, comme moi, comme la femme à côté de moi, nous cherchons tous une lumière, mais toujours nous sommes forcés de baisser les bras. Et pourtant nous recommençons. Même les bras collés aux hanches, l’homme se tient droit, il marche, il vient vers les spectateurs qui se sont accumulés, il les regarde, il nous regarde, nous fait un salut de la main. Ses yeux pâles, presque délavés, son beau visage, un sourire ouvert, chaleureux. Le sourire d’un étudiant qui était dans la même classe que moi, à l’université. Je me souviens maintenant. Je ne l’ai jamais revu.
Poète, romancière et nouvelliste, Louise Dupré a publié une quinzaine de titres. Récemment, elle a fait paraître, aux Éditions du Noroît, le livre Plus haut que les flammes.
Poète, romancière et nouvelliste, Louise Dupré a publié une quinzaine de titres. Récemment, elle a fait paraître, aux Éditions du Noroît, le livre Plus haut que les flammes.
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