C’est l’heure. Leurs pas les ramènent à leurs cases. Ce sont des corps à qui le néon a volé l’ombre. Des formes humaines clopin-clopant, boitant sur le chemin de leur emboitement. Ici, c’est une résignation sans abois. Là, c’est un boa rampant droit. Des formes humaines de toutes échelles bernant leurs propriétés animales dans la procession agitée du retour du travail.
Il est 17h15.
Je traîne une tête tracassée par peu de choses. Une tête pleine de laine emmaillotée avec des baguettes qui menacent à tout moment de me crever les yeux de l’intérieur. Je suis aveugle, enfermé dans une cabane osseuse qui se balance au bout d’un cou mou. Mon corps mérite mieux et le voilà qui s’arrête, s’assoie sans m’avertir et me flanque face à un autre corps, debout celui-là.
Un corps filiforme, fragile, certes, mais pas fragilisé. Un corps ferme, agile dans tout ce qu’il entreprend, du basculement pendulaire des bras à la marche souveraine face à quoi le temps perd ses prérogatives. En noir et en blanc, cette vision n’est pas d’une autre époque. C’est bien au contraire la force majestueuse d’un présent en puissance.
Il est 30h30.
Dans une case à part, sans serpent ni échelle, ce double trentenaire joue au pantin avec sa propre carcasse. Sa tête qui n’en fait qu’à sa tête, il la replace incessamment à son lieu d’assise. Combien de fois ai-je vu la mienne me tomber de mains pour se fracasser sur le marbre des idées arrêtées? La sienne ne se démonte pas. Elle sait trop bien qu’on la recueillera toujours à plein bras et qu’on la reposera et qu’elle se reposera.
Il y a quelque chose de magique dans cette case. Comme si le temps n’y pénétrait pas. Comme si cet homme d’âge mur parvenait à dresser un mur contre son âge. Cet homme en noir et blanc bouge comme un dé abolissant le hasard. Il impose à lui seul les règles d’un jeu qui nous échappera toujours.
Et le voilà qui s’arrête face à moi. Lui qui était si sûr, tout à coup, c’est sa main que je vois trembler. Toute à coups. En une série de mouvements infinitésimaux, elle se déploie lentement, s’ouvre délicatement, comme pour faire une offrande. Au creux de la paume, il n’y a rien. C’est pourtant toute la générosité du monde qui s’en libère. De cette main qui ne retient rien.
Il est 30h30.
Depuis je ne sais plus quelle heure. Depuis que dans leurs pas j’ai reconnu les miens. Depuis que de ces pas, j’ai voulu emprunter les siens. Depuis que je garde au creux de ma main un dé à trente faces parmi lesquelles j’ose reconnaître la mienne.
Simon Leduc
Chanteur de la formation rock La descente du coude et professeur de littérature au collège Montmorency, Simon Leduc a collaboré à quelques projets chorégraphiques par l’entremise de son corps, sa musique et ses mots.
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